La Suisse numérique : compétente, mais pas (encore) pleinement consentante

Sur le papier, la Suisse coche presque toutes les cases de la réussite numérique : infrastructures de télécommunication de haut niveau, écosystèmes d’innovation puissants autour des hautes écoles, tissu de PME technologiques, industrie et santé à la pointe, et un secteur sportif qui devient un terrain d’expérimentation pour les capteurs, la data et l’IA. Les classements internationaux la placent régulièrement dans le peloton de tête en termes de compétitivité et de maturité digitale.

Une excellence technologique… mais une souveraineté vigilante

Et pourtant, dès qu’il s’agit d’infrastructures numériques “systémiques” – identité électronique, santé numérique, plateformes de données – l’acceptation populaire devient l’arbitre décisif… et parfois le principal frein. L’épisode de l’e-ID l’a montré : un premier modèle très orienté vers le privé a été massivement rejeté, obligeant la Confédération à revenir avec une version étatique, mieux encadrée, qui n’a finalement été acceptée qu’à une courte majorité. Ce n’est pas un détail technique, c’est un signal : la Suisse n’est pas “anti-digital”, mais elle accepte mal de déléguer des briques critiques de souveraineté à des acteurs qu’elle ne contrôle pas.

Le paradoxe des plateformes globales

Le paradoxe, c’est que dans le même temps, une grande partie de la population confie sans trop hésiter son quotidien numérique à des plateformes globales comme WhatsApp, Instagram, Facebook, TikTok ou d’autres services dont le modèle économique repose justement sur la captation et la monétisation de données personnelles. Nous acceptons des conditions générales illisibles, une opacité technique quasi totale, et des modèles de gouvernance qui ne relèvent ni du droit suisse ni d’un contrôle démocratique direct. Notre “vote” s’exprime ici par le clic et l’usage, pas par les urnes.

Cette tension, maîtrise exigeante vis-à-vis des infrastructures publiques, tolérance élevée vis-à-vis des plateformes privées, dit quelque chose de profond sur la culture numérique suisse. Elle explique pourquoi certains projets avancent vite (digitalisation de l’industrie, projets data dans le sport, outils numériques en santé) alors que d’autres patinent dès qu’ils touchent à des notions d’identité, de dossiers personnels ou de centralisation de données sensibles.

Trois secteurs sous tension : sport, industrie, santé

Pour la suite, c’est un enjeu majeur :

  • Dans le sport, la data peut améliorer la sécurité, la performance et l’expérience des fans, mais seulement si athlètes, clubs et publics comprennent qui collecte quoi, dans quel but, et avec quelles garanties.
  • Dans l’industrie, les jumeaux numériques, l’IoT et l’IA peuvent renforcer la compétitivité du Swiss Made, à condition que les entreprises gardent la main sur leurs données stratégiques et que les salariés voient la transformation comme une montée en compétence plutôt qu’une menace.
  • Dans la santé, la promesse d’un système plus soutenable et personnalisé repose sur des flux de données massifs, mais sans confiance sur la manière dont ces données sont utilisées, la meilleure plateforme restera sous-exploitée.

Le vrai défi : construire le consentement numérique

Autrement dit, le futur de la digitalisation en Suisse ne se jouera pas seulement sur la capacité technique (dont le pays dispose déjà), mais sur la capacité collective à construire du consentement, de la compréhension et de la confiance autour des infrastructures numériques que l’on déploie. Les votations, les débats sur l’e-ID, les controverses autour des géants du numérique ne sont pas des obstacles “contre” la digitalisation : ce sont les lieux où se négocient, parfois difficilement, les conditions pour qu’une transformation numérique soit durablement acceptée.

C’est à cette lumière qu’il faut lire les évolutions en cours dans le sport, l’industrie et la santé : trois terrains où Apptitude et la Suisse excelle, mais où chaque progrès technologique doit et devra être accompagné d’un travail au moins aussi ambitieux sur la gouvernance, la transparence et l’appropriation par les citoyens comme par les professionnels.