10 mars 2016
Adrian Baumann

Adrian Baumann Marketing · Gestion de projet

Apple contre le FBI, les dessous d'une polémique.

Nous avons tous un nombre considérable de données personnelles sur notre Smartphone, que ce soit des photos, des conversations, nos contacts ou encore des données bancaires. Mais vous êtes-vous déjà interrogés quant à la sécurité de ces données et qui y avait accès ?

Cette question est intimement liée avec l’affaire Apple contre le FBI qu’Edward Snowden qualifiait de « cas juridique le plus important depuis une décennie dans le monde de la technologie » sur Twitter.

Cet article a pour but d’éclaircir les contours de cette affaire en répondant aux questions suivantes :

  • De quoi parle-t-on dans le cas Apple contre le FBI ?
  • Quels sont les enjeux liés à cette affaire ?
  • Que va-t-il se passer dans le futur et quelles sont les questions que nous devons nous poser ?

De quoi parle t-on dans le cas Apple contre le FBI ?

 

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  • À l’origine de cette affaire se trouve une injonction émise par le tribunal californien de Riverside, le 16 février 2016. Qui demande à Apple d’aider le FBI à déverrouiller un iPhone 5C utilisé par Syed Rizwan Farook, un des tireurs de l’attentat de San Bernadino. Pour rappel, cet attentat a eu lieu le 2 décembre dernier et avait fait 14 morts.
  • Suite à cette injonction, le groupe américain annonce qu’il refuse de coopérer et dépose le 25 février une demande d’annulation de la requête formulée par le juge.

Lors des dernières semaines, ce cas polarise l’attention des médias et crée un clivage entre les partisans des deux camps. De nombreux acteurs du monde technologique s’alignent au camp d’Apple. Plusieurs compagnies se sont mises en commun pour déposer des mémoires juridiques soutenant officiellement la firme de Cupertino.

Jack Dorsey, CEO et cofondateur de Twitter         

Sundar Pichai, CEO de Google

Facebook stands with many technology companies to protect you and your information.“Asking a single company to…

Gepostet von Mark Zuckerberg am Donnerstag, 3. März 2016

Marck Zuckerberg, CEO et fondateur de Facebook

On peut dès lors se poser la question de pourquoi cette affaire concentre autant l’attention du public, des politiques et des géants de la technologie.

Une première partie de la réponse vient certainement du fait que l’iPhone en question appartenait à un terroriste. Dans un monde où les actes de terrorisme cherchent à instaurer un climat d’insécurité, cette information amène une composante émotionnelle à cette affaire. Cet élément permet, par conséquent, de légitimer la demande du FBI dans sa quête de la sécurité publique.

Ce cas soulève également des interrogations sur l’attitude d’Apple et le positionnement ferme pris par son CEO, Tim Cook, dans le communiqué aux consommateurs publié le 16 février sur le site du groupe (link).

Comme vous pouvez certainement vous en douter, la situation est plus complexe que de simplement voir le FBI comme tentant de combattre le terrorisme et Apple refusant de coopérer. Penchons-nous donc sur les enjeux sous-jacents aux positionnements des deux parties.

Quels sont les enjeux liés à cette affaire ?

Etant donné que la firme à la pomme a extrait, lors d’enquêtes précédentes, les données d’iPhones fonctionnant avec des versions antérieures à iOS 8, l’enjeu de cette opposition ne concerne pas le simple fait d’apporter de l’aide au FBI ; mais relève de la demande spécifique du FBI de créer un outil, afin de contourner la fonctionnalité qui efface, après 10 essais erronés, toutes les données contenues sur le dit iPhone doté d’iOS 9. Cet outil est aussi supposé supprimer le délai d’attente entre les différents essais. Il prendrait la forme d’un nouvel iOS avec comme finalité la découverte du code de l’iPhone en question, en utilisant une attaque par force brute. Un tel outil est décrit par Apple comme une porte dérobée.

Et c’est face à cette demande spécifique qu’Apple se révolte. Tim Cook dans sa lettre aux consommateurs mentionne qu’il est impossible dans le monde digital actuel de garantir un accès uniquement au FBI. Si une telle clef est créée, le savoir qu’elle contient permettra de contourner le chiffrement sur un nombre infini d’appareils. Avec comme éventualité que ce savoir tombe dans les mains de personnes malintentionnées, ce qui exposerait la sphère privée et la sécurité de millions d’utilisateurs.

Le FBI et le porte parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, affirment que cet iOS ne serait utilisé que sur cet unique appareil. Mais Apple cite, afin de justifier sa position, qu’une décision en faveur du FBI créerait un précédent légal qui permettrait d’avoir recours à cette méthode d’extraction de données dans d’autres cas. Et, à une plus grande échelle, ce précédent permettrait aux autorités de demander des prestations similaires à d’autres acteurs du monde technologique pour des applications différentes. De plus, Apple pourrait voir d’autres gouvernements, notamment la Chine, utiliser ce précédent afin de recourir à des demandes semblables ce qui impacterait la position d’Apple sur le marché international. 

L’hypothèse que ce cas soit utilisé délibérément par le FBI afin de créer un tel précédent est soutenue par diverses personnalités du monde de la technologie en se basant sur l’argumentaire suivant : Le département de la justice a demandé l’aide d’Apple dans plusieurs cas similaires, mais aucun de ces cas n’avait été traité avec une insistance particulière. Alors que cette affaire bénéficierait d’une attention distinctive au vu de la position délicate dans laquelle Apple se retrouverait en refusant de coopérer, aux yeux du public et de la juridiction.

C’est cette prise de position forte qui permet de s’interroger sur l’impact qu’aura cette affaire sur l’image de la marque. Si certains considèrent qu’Apple utilise cette situation afin de faire du marketing en plaçant la confiance et la confidentialité de ses utilisateurs au cœur du débat, et en se positionnant comme un défenseur de la sphère privée. D’autres estiment que la firme s’expose à des retombées négatives sur son image, quant à la sécurité de ses produits, si la justice venait à donner un verdict favorable au FBI. Finalement, certaines personnes dénoncent le double-jeu qu’Apple pratique étant donné sa coopération sur des cas précédents.

Dans ce questionnement quant à l’image de la marque, on peut relever une victoire partielle pour Apple, quand le 29 février un magistrat de la Cour de New York a statué que le gouvernement ne pouvait pas forcer Apple à débloquer un iPhone dans une affaire de trafic de drogue. Cette décision n’a pas d’impact direct sur le cas de San Bernardino, mais on peut se douter que la compagnie se référera à l’affaire de New York dans les audiences à venir. Et malgré l’appel contre cette décision du gouvernement, cela va probablement donner un coup de boost à la compagnie, aux yeux de l’opinion publique.

Que va-t-il se passer dans le futur et quelles sont les questions que nous devons nous poser?

Il est sûr que cette confrontation vivra encore de nombreux rebondissements jusqu’au 22 mars, date à laquelle une audience entre Apple et le FBI est prévue. Et si les prédictions de divers experts sont correctes, cela ne correspondra pas à la fin de cette histoire vu que les probables appels mèneraient ce cas jusqu’à la Cour Suprême.

Entre temps, Apple et d’autres compagnies IT, dans une course au renforcement de la sphère privée de l’utilisateur, développent de nouveaux systèmes afin de s’exclurent entièrement des appareils de leurs clients de manière à les rendre inviolables. Développement qui rendrait la tâche des autorités encore plus complexe. Dans cette optique, on peut citer la Secure Enclave présente sur les modèles d’iPhone 5S et suivants ainsi que les travaux en cours d’Apple pour renforcer le chiffrement de la plateforme iCloud.

Sans se positionner pour un camp ou l’autre, cette affaire a le mérite de mettre en lumière des lacunes législatives qui existent quant au débat sur la sécurité digitale et le chiffrement, qui devront tôt ou tard être clarifiés non seulement par le Congrès américain mais également à travers le monde. Ce cas soulève aussi de nombreuses questions, pour l’ère digitale dans laquelle nous vivons, sur lesquelles se conclura cet article.

Parmi toutes ces interrogations, on peut relever que ce bras de fer entre Apple et le FBI soulève le débat entre la sphère privée des utilisateurs, qui est maintenue par le cryptage des données, et la sécurité publique, où le chiffrement peut compliquer la tâche des autorités, voire fournir un espace sécurisé aux criminels. Ce débat est une nécessité, car se baser sur l’idée qu’en temps normal toutes nos données soient chiffrées et protégées et qu’en temps de crise les autorités étatiques puissent librement disposer de ces informations concernant notre sphère privée, est discutable. Mais l’idée que l’état n’ait aucun moyen pour obtenir des informations afin de maintenir la sécurité publique n’est également pas satisfaisante.

Dans quelle mesure devons-nous faire confiance aux autorités étatiques avec l’accès à nos données personnelles et sous quelles conditions doivent-elles y avoir accès?

Et en considérant le revers de la médaille, il s’agit de s’interroger quant au pouvoir qu’ont certaines méga-entreprises du monde digital et leur relation avec la justice.

 

Sources

The Economist

Le temps

Financial Times

Stratechery

Techcrunch

The Guardian

Wired